Journal à l'humeur qui fait des vagues, comme l'océan et ses marées...
La Banque mondiale dans de sales draps au Tchad!
Source : http://www.cadtm.org/article.php3?id_article=1688
par Eric Toussaint & Damien Millet
17 novembre 2005
Le discours tonitruant des experts de la Banque mondiale sur la bonne
gouvernance, la corruption et la réduction de la pauvreté n'est qu'une
sinistre farce. En effet, au Tchad, la Banque mondiale a porté à bout de
bras un projet d'oléoduc aboutissant à l'enrichissement d'un dictateur
notoire qui vient de se permettre un bras d'honneur magistral. Pendant ce
temps, les populations tchadiennes se saignent aux quatre veines pour
rembourser une dette colossale sans profiter d'une richesse naturelle qui
pourtant leur appartient. Regardons en détail cette caricature d'un modèle
néolibéral imposé aux forceps par des institutions internationales au
service des grandes puissances et de la finance mondiale.
Dès l'origine du projet, au milieu des années 1990, de nombreuses
organisations écologistes, de défense des Droits de l'Homme et de
solidarité internationale (dont le CADTM) s'étaient alarmées du soutien de
la Banque mondiale à la construction du pipe-line reliant la région
pétrolifère de Doba (Tchad) au terminal maritime de Kribi (Cameroun),
à 1.070 kilomètres de là!!! Les risques écologiques, humains et financiers
étaient exorbitants dès le départ : Shell et Elf ont préféré reculer. Mais
le consortium final, regroupant ExxonMobil, ChevronTexaco (États-Unis) et
Pétronas (Malaisie), a pu mener ce projet de 3,7 milliards de dollars à son
terme grâce au puissant soutien stratégique et financier de la Banque
mondiale.
Achevé en 2004, ce pipe-line a été réalisé avec le plus grand mépris pour
les populations concernées. Par exemple, les indemnisations proposées
initialement aux personnes vivant sur le lieu du tracé s'élevaient à 25
FCFA (3,8 centimes d'euro) par mètre carré d'arachide détruit, 5 FCFA (0,8
centime d'euro) par mètre carré de mil perdu, ou encore 3000 FCFA (4,6
euros) par pied de manguier détruit, alors que selon le député tchadien
Ngarléjy Yorongar, la première production de cet arbre peut à elle seule
donner 1000 mangues dont chacune peut se négocier environ 100 FCFA (15
centimes d'euro)... Il a fallu une forte mobilisation pour les revoir
quelque peu à la hausse.
L'actualité est parfois cruelle : le dictateur tchadien Idriss Déby est un
ancien conseiller militaire de Hissène Habré, dictateur lui aussi et arrêté
au Sénégal il y a quelques jours seulement. Militaire formé en France et au
pouvoir depuis décembre 1990 suite à un coup d'Etat, Déby bénéficie depuis
longtemps du soutien de l'Elysée et des réseaux françafricains. Au
programme : élections truquées avec bourrage des urnes ou inversion des
résultats ; répression de toute forme d'opposition démocratique et de
presse libre ; révision de la Constitution pour autoriser la réélection
sans fin du président... Le fiasco du procès que Déby intenta à
François-Xavier Verschave, auteur du livre Noir silence qui détaillait tout
cela, fut retentissant.
La Banque mondiale ne pouvait pas cautionner ouvertement un tel régime.
Réalisant là son investissement le plus important en Afrique noire, elle
imposa à Déby de consacrer 90 % des sommes récupérées par la vente de
pétrole à des projets sociaux sélectionnés avec son aval et à des
investissements dans la région de Doba. Les 10 % restants devaient être
réservés pour les générations futures : ils ont été déposés sur un compte
bloqué à la Citibank de Londres, sous le contrôle de la Banque mondiale.
Pour gérer ce compte, la Banque mondiale a avancé l'idée d'un Collège de
contrôle et de surveillance des revenus pétroliers (CCSRP), composé de neuf
membres. Mais cinq d'entre eux ont été nommés par Déby lui-même... Nombreux
sont ceux qui affirmaient alors que les garanties avancées par la Banque
mondiale n'empêcheraient pas Déby d'avoir la haute main sur le magot
pétrolier. La Banque mondiale a persisté dans ce qui se confirme
aujourd'hui être une lourde erreur.
Le grand gagnant de l'exploitation pétrolière tchadienne est le consortium,
mais les proches du pouvoir ne sont pas à plaindre. La répartition des
revenus entre l'État tchadien et le consortium pétrolier semble très
défavorable à l'État qui devrait récupérer seulement 12,5 % de royalties
sur la vente directe de ce pétrole... S'y ajoutent des taxes et bonus
divers, qui sont versés directement au Trésor public tchadien. Le premier
bonus, versé à titre d'avance, ne fut pas un modèle du genre : 7,4 millions
de dollars auraient été détournés. De plus, un autre détournement de 4,5
millions de dollars aurait servi à l'achat d'hélicoptères par le fils du
président. La Banque mondiale, très impliquée dans le projet, a alors
somptueusement décidé de fermer les yeux pour ne pas entacher sa
crédibilité.
Cela ne suffisait pas à Déby : les chiffres permettant le calcul de ce qui
lui revient - enfin, à son pays - proviennent d'ExxonMobil et du consortium
lui-même. Le Tchad n'a pas l'expertise ni les moyens techniques pour suivre
les variations continues des prix et les rapprocher des quantités de
pétrole produit. Voilà pourquoi le 7 octobre 2004, la présidence tchadienne
a publié un communiqué très inhabituel intitulé " Arnaque, opacité et
fraude du consortium ", dénonçant le fait que les multinationales
s'accaparent cette rente pétrolière et que le Tchad ne peut contrôler
l'exactitude des déclarations du consortium, fortement mises en doute.
Dernier rebondissement en date : comme cela était prévisible, le mécanisme
créé par la Banque mondiale se grippe complètement. Idriss Déby est sur le
point de mettre la main sur les sommes destinées aux générations futures :
au moins 27 millions de dollars. Fragilisé par de fortes tensions sociales,
des tentatives de renversement et des désertions dans l'armée, Déby
n'envisage sans doute pas d'utiliser les sommes ainsi récupérées pour
augmenter des budgets sociaux rachitiques. Le dispositif militaire et
répressif du pouvoir devrait à coup sûr s'en trouver renforcé, comme le
subodore toute la communauté internationale.
Moralité : la Banque mondiale fut l'élément déterminant d'un projet qui
endette lourdement le Tchad, aggrave à la fois corruption et pauvreté,
détériore l'environnement, se contente d'extraire une ressource naturelle
sans la transformer sur place, pour le plus grand profit de sociétés
transnationales qui laissent quelques miettes aux potentats locaux à
condition qu'ils garantissent leur droit inviolable à la propriété privée
de ressources naturelles. Au contraire, celles-ci devraient être
considérées comme un patrimoine commun des populations qui vivent sur
place. On retrouve donc là les ingrédients essentiels du cocktail habituel
servi par la Banque mondiale en toute connaissance de cause. Un cocktail au
goût amer et qui pourrait se révéler explosif.
Damien Millet est président du CADTM France (Comité pour l'annulation de la
dette du tiers-monde), auteur de L'Afrique sans dette, CADTM/Syllepse,
2005.
Eric Toussaint est président du CADTM Belgique, auteur de La Finance
contre les peuples, CADTM/Syllepse, 2004.
Mozilla Firefox et Mozilla Thunderbird
http://www.mozilla-europe.org/fr