Journal à l'humeur qui fait des vagues, comme l'océan et ses marées...
le CPE vu par l'Hérald Tribune
"Capitalisme under fire"
De William Pfaff
International Herald Tribune, Paris, 30 mars 2006.
Les manifestations d'étudiants, de salariés et d'aspirants-salariés, suivis
par la Gauche française et les syndicats qui ont pris le train en marche,
constituent une forme de révolte spontanée contre quelque chose dont je
soupçonne que peu de ceux qui y participent ont pris la pleine mesure.
Le but du mouvement est, ostensiblement, l'obtention du retrait d'un détail
secondaire de la politique de l'emploi du gouvernement français, mais il a
acquis une signification radicalement différente.
Les foules qui descendent dans la rue remettent en question un certain type
d'économie capitaliste qu'une grande partie, voire une majorité de la
société française considère comme une menace pour la norme nationale en
matière de justice et par-dessus tout pour l'« égalité » - ce concept
radical que la France est pratiquement le seul pays à ériger en cause
nationale, la valeur centrale de sa devise républicaine « liberté, égalité,
fraternité ».
Il est certain que le Premier ministre Dominique de Villepin était loin de
se douter des conséquences lorsqu'il a introduit ce qui lui apparaissait
comme une initiative pour l'emploi, modeste mais constructive, dont le but
était d'alléger les difficultés structurelles qui pesaient sur la création
d'emplois.
Il a soulevé par inadvertance ce que de nombreux Français perçoivent comme
une question fondamentale concernant l'avenir de leur nation, tout comme il
y a deux ans ils ont perçu, au delà du référendum sur la constitution
européenne, des questions dérangeantes sur la nature de l'Union Européenne
de demain et le type de capitalisme qui prévaudra à l'avenir en Europe.
Ils ne sont pas les seuls à s'en inquiéter. Un débat similaire, concernant
les « modèles » de capitalisme se poursuit de façon persistante en
Allemagne, qui est désormais le théâtre de troubles sociaux ainsi qu'au sein
même de la Commission Européenne, qui depuis l'élargissement de l'Union à 25
s'est éloignée du traditionnel modèle « social » européen. Même
l'Angleterre, mardi dernier, a vu se dérouler la plus importante grève
depuis les années 1920 - pour défendre les retraites.
Les Français, bien entendu, sont opposés au « capitalisme sauvage » [ 1]
depuis le jour où cette bête brute a commencé à hanter la Grande-Bretagne et
ses fabriques diaboliques au XIXe siècle avant de traverser l'Atlantique
pour se trouver une nouvelle tanière.
Un récent sondage d'opinion sur le système de libre entreprise et de libre
concurrence montre que 74% des Chinois déclarent penser que c'est le
meilleur de tous les systèmes économiques, contre seulement 36% des
Français, suivis de près par les Allemands.
La question essentielle est celle-ci : de quel capitalisme s'agit-il ?
Depuis les années 1970, deux changements radicaux ont affecté le modèle
dominant (américain) de capitalisme :
Premièrement, la version du capitalisme d'actionnaires, revue et corrigée
par le New Deal (aux États-Unis), qui avait cours en Occident depuis la fin
de la Deuxième Guerre Mondiale a été remplacé par un nouveau type
d'entreprises, dont le but et la responsabilités ont changé.
D'après l'ancien modèle, les entreprises avaient le devoir de garantir le
bien-être de leurs employés, de même qu'elles avaient des devoirs vis-à-vis
de la société (dont elles s'acquittaient principalement, mais pas
exclusivement ; sous forme de charges et d' impôts).
Ce modèle a été remplacé par un autre, selon lequel les chefs d'entreprise
doivent créer de la « valeur » à court terme pour les actionnaires, ce que
mesurent les cotations en bourses et les dividendes.
Cette politique a eu comme résultat concret une pression constante visant à
réduire les salaires et les avantages sociaux des travailleurs (ce qui a
conduit parfois à des vols de retraite et autres délits graves), et
l'émergence d'un lobbying politique et de campagnes en faveur de
l'allègement des charges des entreprises et de leurs contributions aux
finances nationales et à l'intérêt public.
En résumé, le système des pays développés a été remanié depuis les années
1960, enlevant aux travailleurs et au financement de l'État des ressources
qui vont maintenant aux actionnaires et aux dirigeants des entreprises.
Bien que cette réflexion puisse être perçue comme incendiaire, elle
m'apparaît comme une simple constatation. On reproche aujourd'hui aux
Européens qui résistent aux « réformes » d'empêcher, par leurs choix
politiques, les chefs d'entreprise de délocaliser les emplois et d'en
réduire le nombre, afin de « valoriser » l'entreprise. (Récemment,
l'International Herald Tribune titrait : « Wall Street applaudit la fusion
annoncée d'AT&T et de Bellsouth. 10 000 emplois seront supprimés »).
J'ai baptisé ce phénomène « capitalisme de PDG. » puisque les chefs
d'entreprise exercent un contrôle effectif sur leurs directoires et sont
également les principaux bénéficiaires du système, soumis à la seule
critique des conseillers en investissements financiers, qui s'intéressent
aux moyens d'augmenter les dividendes et non à la défense des travailleurs
ou à celle de l'intérêt public. (John Bogle, le conseiller en
investissements bien connu désormais à la retraite a récemment repris mon
argument à son compte dans son livre, The Battle for the Soul of Capitalism,
(« La lutte pour l'âme du capitalisme »)
Deuxièmement, la mondialisation, dont une des conséquences primordiales a
été de faire entrer les travailleurs des sociétés développées en compétition
avec ceux des pays les plus pauvres du monde, a amené des changements
radicaux.
Je ne vais pas m'avancer plus loin sur ce terrain, qui est, je m'en rends
bien compte, extrêmement complexe ; je me contenterai de citer l'économiste
classique David Ricardo et sa « loi d'airain des salaires », qui veut que
lorsqu'il existe une compétition salariale et que les ressources humaines
sont illimitées, les salaires baissent à un niveau situé juste au dessus de
la simple survie.
Jamais auparavant les ressources humaines n'avaient été en quantité
illimitée. Elles le sont désormais grâce à la mondialisation - et ce n'est
qu'un début.
Il me semble que ces troubles sociaux en Europe soulignent l'incompréhension
dont font preuve les politiques et les chefs d'entreprise face aux
conséquences humaines d'un capitalisme qui considère les travailleurs comme
une matière première et qui élargit au monde entier la concurrence des prix
de cette matière première.
Dans une perspective à plus long terme, les conséquences politiques de cet
état de faits iront peut-être plus loin que ne le soupçonnent les étudiants
français, pourtant politisés. Leur prise de position qui peut sembler
rétrograde ou même ludique [ 2] pourrait s'avérer prophétique.
William Pfaff