Journal à l'humeur qui fait des vagues, comme l'océan et ses marées...
Albert Gore dénonce le totalitarisme qui s’abat sur les États-Unis !
"Je voudrais commencer par dire que le parlementaire Bob Barr [1] et moi
avons souvent été en désaccord ces dernières années. Mais nous nous sommes
joints aujourd’hui à des milliers de nos concitoyens, démocrates comme
républicains, pour exprimer notre inquiétude commune au sujet du grave
danger encouru par la constitution des États-Unis.
Malgré nos différends idéologiques et politiques, nous sommes absolument
d’accord sur le fait que les valeurs américaines qui nous sont les plus
chères ont été sérieusement menacées par les prétentions de l’administration
à une expansion tout simplement époustouflante du pouvoir exécutif.
Alors que nous entamons cette nouvelle année, la branche exécutive de notre
gouvernement s’est faite prendre à espionner un nombre impressionnant de
citoyens états-uniens et a effrontément déclarer avoir le droit unilatéral
de continuer ainsi, sans faire cas de la loi établie et votée par le Congrès
précisément pour prévenir de tels abus. Il est impératif que l’État de droit
soit restauré dans notre pays.
C’est précisément pour cela que nous sommes venus aussi nombreux ici au
Constitution Hall pour sonner l’alerte et appeler nos concitoyens à mettre
de côté leurs mésententes partisanes autant que possible et à se joindre à
nous pour demander que notre constitution soit défendue et préservée.
Il me semble approprié de lancer cet appel le jour que notre nation a
réservé pour honorer la vie et le leg du Dr Martin Luther King Jr., lui qui
a défié les États-Unis d’insuffler une nouvelle vie dans nos valeurs les
plus anciennes en étendant sa promesse à tout notre peuple.
Il est en outre particulièrement important, en ce jour particulier dédié à
Martin Luther King, de se remémorer que durant les dernières années de sa
vie le Dr King fut illégalement écouté, comme des milliers d’autres
États-uniens dont les communications privées furent interceptées par le
gouvernement U.S. durant cette période.
Le FBI a secrètement qualifié King de – je cite – « plus dangereux et
efficace dirigeant nègre du pays » et juré de – encore une fois, je cite –
« le faire descendre de son piédestal ».
Le gouvernement a même tenté de saboter son mariage et d’exercer un chantage
sur lui pour qu’il se suicide. Cette campagne se poursuivit jusqu’à
l’assassinat du Dr King.
Le fait d’apprendre que le FBI avait mené cette longue et intensive campagne
de surveillance électronique secrète conçue pour infiltrer les mécaniques
internes de la Southern Christian Leadership Conference et s’informer des
détails les plus intimes de la vie du Dr King s’était avéré fondamental pour
convaincre le Congrès de voter des restrictions sur les écoutes
téléphoniques.
Et l’un des résultats fut le Foreign Intelligence and Surveillance Act,
souvent appelé FISA, qui fut voté expressément pour s’assurer que la
surveillance du renseignement extérieur soit soumise à un juge impartial qui
vérifie qu’il y a bien une raison importante pour justifier la surveillance.
Cette loi présentait une grande souplesse et la possibilité pour l’exécutif
d’agir avec autant de rapidité que souhaité.
J’ai voté pour cette loi lors de mon premier mandat au Congrès. Ainsi,
pendant près de trente ans, ce système a prouvé qu’il était un moyen
précieux et fonctionnel de fournir un bon niveau de protection aux citoyens
états-uniens tout en permettant au renseignement extérieur de poursuivre ses
activités lorsque cela est nécessaire.
La mise sous surveillance des citoyens états-uniens
Pourtant, il y a tout juste un mois, les États-uniens se sont réveillés en
apprenant la nouvelle choquante que, malgré cette loi pérenne, la branche
exécutive a secrètement espionné un grand nombre d’États-uniens depuis
quatre ans et écouté – je cite l’article – « un grand nombre de
communications téléphoniques, de messages e-mail et autres communications
internet à l’intérieur des États-Unis. »
Le New York Times a rapporté que le président a décidé de lancer ce
programme d’écoutes massif sans mandat de perquisition ou autre document
légal autorisant la collecte de renseignement domestique.
Durant la période pendant laquelle ces écoutes étaient toujours secrètes, le
président a semblé dévier de sa ligne pour rassurer le peuple états-unien à
plusieurs reprises sur le fait que, bien entendu, une autorisation
judiciaire est requise pour tout gouvernement voulant espionner les citoyens
états-uniens et que, naturellement, ces garde-fous constitutionnels étaient
toujours en place.
Pourtant, étonnamment, les propos rassurants du président se sont avérés
faux. De plus, aussitôt que ce gigantesque programme d’espionnage domestique
a été découvert par la presse, le président a confirmé l’authenticité de
cette histoire mais dans un second souffle a déclaré qu’il n’avait
aucunement l’intention de s’en tenir à cela ou mettre un terme à ces
invasions complètes de la vie privée.
A présent, il nous reste beaucoup à apprendre sur la surveillance domestique
menée par la NSA [2]. Ce que nous savons de ces interceptions intrusives en
appelle virtuellement à la conclusion que le président des États-Unis a
violé la loi de manière répétée et insistante.
Arbitraire ou État de droit ?
Un président qui viole la loi est une menace directe à la structure même de
notre gouvernement.
Nos Pères fondateurs étaient intransigeants sur le fait qu’ils évaient
établi un gouverment de lois et non pas d’hommes.
Ils reconnaissaient que la structure de gouvernement qu’ils avaient gravé
dans notre constitution, notre système de contrôle mutuel des pouvoirs,
était conçu avec comme principal objectif de faire en sorte qu’il soit régi
par l’état de droit.
Comme l’a dit John Adams [3], « L’exécutif ne doit en aucun cas exercer le
pouvoir législatif et judiciaire, ou l’un d’entre eux, de manière à ce que
nous soyons gouvernés par la loi et non par les hommes. »
Un exécutif qui s’arroge le pouvoir d’ignorer les directives légales
légitimes du Congrès ou d’agir en dehors du contrôle du pouvoir judiciaire
devient le principal danger que les Fondateurs voulaient écarter dans la
constitution, un exécutif tout-puissant, trop évocateur du roi dont ils
s’étaient affranchis.
Pour reprendre les mots de James Madison [4] l’accumulation de tous les
pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire entre les mêmes mains, qu’il
s’agisse d’un seul, quelques-uns ou beaucoup, qu’il soit héritier,
auto-proclamé ou élu, peut être justement qualifiée de définition précise de
la tyrannie.
Thomas Paine [5], dont le pamphlet Le Sens commun [6] déclencha la
Révolution états-unienne, décrivit succinctement l’alternative offerte aux
États-Unis. Ici, disait-il, nous entendons nous assurer que, pour reprendre
ses mots, « la loi règne ».
En réalité une adhésion vigilante à l’État de droit renforce notre
démocratie, bien entendu, et renforce les États-Unis. Elle assure que ceux
qui nous gouvernent agissent dans le cadre de notre structure
constitutionnelle, ce qui implique que nos institutions démocratiques jouent
leur rôle indispensable pour définir les politiques et déterminer la
direction que prend notre nation. Cela implique que le peuple de cette
nation détermine en fin de compte son parcours et non pas des responsables
exécutifs agissant dans le secret sans être contraints par l’État de droit.
Car ne vous y trompez pas : l’État de droit nous rend plus forts en veillant
à ce que les décisions soient éprouvées, étudiées, passées en revue et
examinées par les processus gouvernementaux conçus dans le but d’améliorer
la politique et éviter les erreurs.
Ainsi la conscience d’être soumis à examen les empêche de s’ingérer et
contrôle leur emprise sur le pouvoir.
Un attachement à l’ouverture, la culture de la vérité et de la
responsabilité aide notre pays à éviter nombre d’erreurs sérieuses que nous
commettrions autrement.
Par exemple, nous avons appris il y a peu par le biais de documents
récemment déclassifiés, après presque 40 ans, que la résolution du Golfe du
Tonkin qui autorisa la tragique Guerre du Vietnam était en fait basée sur de
fausses informations.
Et nous savons à présent que la décision autorisant la guerre d’Irak 38 ans
plus tard était également basée sur de fausses informations.
Maintenant, l’important est que les États-Unis se seraient mieux portés de
savoir la vérité et d’éviter ces deux erreurs colossales de notre histoire.
C’est d’ailleurs pour cela que le respect de l’État de droit ne nous rend
pas plus vulnérables, mais nous protège.
Le président et moi, nous nous accordons sur une chose. La menace terroriste
n’est que trop réelle.
Il n’est simplement pas question que nous continuions à faire face à de
nouveaux défis dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 et nous
devons être vigilants pour tenir les États-uniens à l’écart du danger.
Nous sommes en désaccord sur la proposition qui veut que nous brisions la
loi ou que nous sacrifions notre mode de gouvernement afin de protéger les
États-uniens du terrorisme alors que, en vérité, cela nous rendrait plus
faibles et vulnérables.
Par ailleurs souvenez-vous qu’une fois enfreint, l’État de droit lui-même
est en danger. Si elle n’est pas arrêtée, l’illégalité croît et plus
augmente le pouvoir de l’exécutif, plus difficile il devient pour les autres
branches de jouer leur rôle constitutionnel.
Alors que l’exécutif agit en dehors de son cadre prescrit
constitutionnellement et peut contrôler l’accès aux informations qui
exposeraient ses fautes et révèlerait les erreurs, il devient de plus en
plus difficile pour les autres branches de surveiller ses activités.
Une fois que cette capacité est perdue, la démocratie elle-même est menacée,
ainsi nous devenons de fait un gouvernement d’hommes et non de lois.
Des écoutes hors la loi
Les hommes du président n’en disent pas long sur les lois des États-Unis.
Le secrétaire à la justice, par exemple, a ouvertement admis que le type de
surveillance, pour reprendre ses mots, que nous savons qu’ils ont mené,
requiert un ordre judiciaire sauf en cas d’autorisation statuée.
Le Foreign Intelligence Surveillance Act n’autorise manifestement pas ce que
la NSA fait et personne à l’intérieur ou à l’extérieur de l’administration
n’affirme que c’est le cas.
De manière fort surprenante, l’administration affirme au contraire que la
surveillance fut implicitement autorisée lorsque le Congrès vota le recours
à la force contre ceux qui nous avaient attaqué le 11 septembre.
Mais cet argument ne tient tout simplement pas la route. Sans entrer dans
les méandres légaux, il est contredit par un grand nombre de faits
embarrassants.
En premier lieu, un autre aveu du secrétaire à la Justice : il admet que
l’administration savait que le projet de la NSA était prohibé par la loi
existante et que c’est la raison pour laquelle ils avaient consulté des
membres du Congrès sur la possibilité de changer le statut.
Le secrétaire à la Justice Gonzales affirme que les membres du Congrès
consultés leur avaient dit que cela ne serait probablement pas possible.
Alors ils décidèrent de ne pas en faire la demande.
Ainsi, comment peuvent-ils avancer maintenant que l’autorisation pour le
recours à la force militaire justifiait cela tout du long ?
En effet, alors que l’autorisation était débattue, l’administration avait
bel et bien cherché à y inclure des termes qui l’auraient autorisée à faire
un usage domestique de la force militaire et le Congrès refusa de
l’approuver.
Le sénateur Ted Stevens [7] et le représentant Jim McGovern [8], parmi
d’autres, firent des déclarations claires lors du débat à la Chambre et au
Sénat, respectivement, mentionnant clairement le fait que cette autorisation
ne s’appliquait pas domestiquement ; il n’y a aucune affirmation du
contraire.
Lorsque le président Bush échoua à convaincre le Congrès de lui concéder le
pouvoir qu’il voulait alors que cette mesure était votée, il s’arrogea
secrètement ce pouvoir malgré tout, comme si l’autorisation parlementaire
était une formalité fastidieuse et inutile.
Mais comme l’écrivit un jour le juge suprême Frankfurter [9] « Jouir d’une
autorité aussi explicitement accaparée n’est pas simplement négliger dans
une instance particulière la volonté claire du Congrès. C’est également
manquer de respect à tout le processus législatif et le partage
constitutionnel du pouvoir entre le président et le Congrès. »
Il s’agit précisément de cet irrespect de la loi que la Cour suprême avait
enfermé dans une malle d’acier durant la Guerre de Corée. C’est ce même
irrespect de la constitution états-unienne qui a depuis mené notre
république au bord d’un gouffre dangereux pour la structure de la
constitution.
Emprisonnement arbitraire et torture
De plus, l’irrespect intrinsèque à ces apparentes infractions massives de la
loi s’inscrit dans une tendance d’indifférence apparente vis-à-vis de la
constitution qui trouble profondément des millions d’États-uniens des deux
partis politiques.
Par exemple, comme vous le savez, le président a également déclaré qu’il
jouit de pouvoirs inhérents jusqu’ici non reconnus qui lui permettent de
faire arrêter et emprisonner tout citoyen états-unien que lui seul aura jugé
être une menace pour notre nation, et qu’en dépit de sa citoyenneté
états-unienne cette personne en prison n’a pas le droit de parler à un
avocat, même si elle veut argumenter du fait que le président ou ses nominés
ont commis une erreur et emprisonné la mauvaise personne.
Le président prétend pouvoir faire emprisonner tout citoyen états-unien –
tout citoyen états-unien qu’il aura choisi – indéfiniment, pour le reste de
sa vie, sans même produire un mandat d’arrêt, sans l’informer de quelles
accusations ont été portées contre lui, sans même informer sa famille qu’il
a été emprisonné.
Aucun droit de ce type n’existe dans les États-Unis que vous et moi aimons.
C’est étranger à notre constitution.
Cela doit être rejeté.
(à suivre)