Journal à l'humeur qui fait des vagues, comme l'océan et ses marées...
ENVOI DU 04 JUILLET 2006( bis):
Je laisse mon caddie à l'entrée du Leclerc....
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Commerce équitable, tout sauf de la charité!
Sorti le 17 mai, un livre passe au peigne fin les principes du commerce
équitable.
Entretien avec son auteur, l'économiste Christian Jacquiau.
En France, le chiffre d'affaires du commerce équitable a décuplé depuis
2000. L'idée d'agir sur le monde en poussant son chariot plaît aux
consommateurs. Mais cette popularité a brouillé les frontières entre
engagement militant pour le développement humain et bon plan marketing.
État des lieux avec Christian Jacquiau qui vient d'écrire Les Coulisses du
commerce équitable, mensonges et vérités sur un petit business qui monte.
Pendant trois ans, ce commissaire aux comptes a enquêté loin des beaux
discours complaisants, dans les zones d'ombre de ce juteux secteur. En
portant une attention toute particulière sur la marque la plus connue en
Europe : Max Havelaar.
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En avril dernier, des critiques acerbes ont pour la première fois
sérieusement entaché la Quinzaine du commerce équitable. Une remise en
question salutaire ?
Christian Jacquiau:
"Indispensable même car le problème aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas de
norme, n'importe qui peut se proclamer acteur du commerce équitable. C'est
par exemple ce qui pousse Auchan, Carrefour ou Ed à se lancer directement
dans le commerce équitable sous leurs propres marques. Une critique sérieuse
est venue d'une enquête de la Direction générale de la concurrence, de la
consommation et de la répression des fraudes qui a conclu à des « anomalies
beaucoup trop fréquentes » parmi 55 opérateurs du commerce équitable en
France. Il existe en France 17 démarches différentes. L'enquête a même
trouvé des acteurs qui n'avaient aucune facture, donc aucune traçabilité de
leurs achats prétendument équitables... Au niveau des critères de
transparence, le consommateur ne s'y retrouve plus. Le commerce équitable
est aujourd'hui un espace ouvert sans restriction. Ne doutons pas qu'il y
ait des gens bien intentionnés, mais il y en a aussi qui le sont beaucoup
moins. Si j'ai sous-titré le livre un petit business qui monte, c'est que
certains n'y voient qu'un fertile miracle marketing puisqu'il suffit de
coller « équitable » sur un produit pour qu'il se vende."
Depuis août 2005, le commerce équitable figure pourtant dans la loi
française. N'est-ce pas une avancée ?
Christian Jacquiau:
"Pas vraiment. Jacques Chirac peut se gausser du fait que la France soit le
premier pays à inscrire le commerce équitable dans sa législation, mais
c'est une définition misérabiliste cantonnée aux seuls rapports Nord-Sud.
Dans l'article 60 de la loi sur les PME, on peut lire que « le commerce
équitable s'inscrit dans la stratégie nationale du développement durable et
qu'il organise des échanges de biens et de services entre des pays
développés et des producteurs désavantagés situés dans des pays en voie de
développement ». Il n'y a donc pas la volonté de généraliser et de combattre
les règles délétères de l'OMC. On en reste à une dimension caritative qu'on
organise comme telle. À première vue, cela peut paraître étonnant qu'un
gouvernement libéral pousse à voter une loi sur l'équitable mais, en y
regardant de plus près, c'est une manière de le cantonner, de le phagocyter
pour qu'il ne fasse pas d'ombre à l'ultralibéralisme. Et notamment aux
adeptes des pratiques les plus violentes de l'ultralibéralisme déshumanisé
que sont, pour la plupart, les transnationales fraîchement logotisées «
équitable ».
Le fait que Nestlé, Dagris ou Starbucks s'impliquent dans le commerce
équitable ne peut-il pas contribuer à rendre le libéralisme plus humain ?
Christian Jacquiau:
" En tout cas, c'est ce que certains optimistes nous annoncent. En réalité,
ces grands groupes ne se convertissent absolument pas aux thèses du commerce
équitable. Ils choisissent un produit alibi et communiquent dessus à
outrance : l'exemple le plus connu est celui de McDo qui vend un café
logotisé Max Havelaar dans ses fast-foods suisses. On peut voir cette
stratégie comme prometteuse, comme un premier pas... Or, Max Havelaar ne
fixe ni exigence de progression sociale, ni démarche constructive quant aux
relations entretenues avec l'ensemble de ses fournisseurs... Montrés du
doigt pour leur antisyndicalisme, leurs plans sociaux violents, leurs
licenciements boursiers et leurs délocalisations, les grands groupes
s'achètent une virginité à bon compte. Nestlé est par exemple boycotté dans
vingt pays, ce qui ne l'empêche pas d'être une des multinationales qui
communique le plus sur son engagement équitable.
En 2000, votre ouvrage les Coulisses de la grande distribution a mis au
grand jour la pratique frauduleuse des marges arrière (1). Lorsque
Carrefour, Leclerc ou Monoprix distribuent des produits équitables dans
leurs rayons, est-ce une contradiction ?
Christian Jacquiau:
" Oui, c'est un paradoxe. La grande distribution symbolise le commerce
inéquitable par excellence avec une politique d'écrasement des prix qui, au
nom du consommateur, pressure les fournisseurs afin d'obtenir des marges
pharaoniques. En France, plus de 90 % de la consommation courante distribuée
en grandes surfaces passent par six centrales d'achats : un goulet
d'étranglement qui relie notre consommation à la crise de la mondialisation
et qui a contribué à une schizophrénie d'intérêts entre consommateur et
salarié. Dans les années 1980, le principe de la grande distribution était
un îlot de pertes dans un océan de profits : des prix d'appel comme la
baguette à un franc attiraient les gens dans l'hypermarché. Aujourd'hui, la
nouvelle approche c'est un îlot d'équitable dans un océan d'inéquitable avec
le même principe d'attraction. Chez Leclerc par exemple, le rayon café ne
propose pas de café équitable. On le trouve dans un rayon spécifique. Le
consommateur n'est pas amené à s'interroger sur les différences entre
l'équitable et le reste. Du coup, l'équitable est vraiment réduit à une
niche commerciale. D'autant que les fameuses marges arrière s'appliquent
aussi à ces prétendus « autres » produits. Le 17 avril dernier,
Michel-édouard Leclerc a d'ailleurs été d'une honnêteté déconcertante en
déclarant : « actuellement nous sommes dans une phase de promotion et de
soutien du commerce équitable qui ne constitue qu'un marché émergent. Avec
les volumes, les fournisseurs vont pouvoir écraser leurs coûts de production
et nous pourrons ainsi augmenter nos marges. » Nous sommes là aux antipodes
d'une volonté de répartir plus justement les prix."
Sauf que, sans la grande distribution, le commerce équitable serait loin
d'avoir la même renommée ?
Christian Jacquiau:
" Il faut reconnaître à Max Havelaar, qui passe beaucoup de partenariats
avec les grandes surfaces, d'avoir permis la reconnaissance de
l'appellation. Avant Max Havelaar, personne n'avait osé concilier commerce
équitable et grandes surfaces, mais depuis, la pratique a fait tache
d'huile. Une dépolitisation du commerce équitable qu'explicite Tristan
Lecomte de la société Alter Eco : « les distributeurs et industriels sont
plus à même d'entendre un discours qui s'intégrerait à leurs activités
économiques, qui ajusterait leurs pratiques commerciales sans remettre en
cause leur raison d'être, plutôt qu'un discours assez virulent qui dénonce
systématiquement et fondamentalement le système libéral dont ils sont
l'acteur principal. » Quand un consommateur rentre dans une boutique
Artisans du monde, des militants lui expliquent la définition du commerce
équitable, ses contraintes, ses limites et ses objectifs. Quand on rentre
dans un hypermarché, le fonctionnement en libre-service réduit le rapport
humain et évince l'aspect pédagogique sur les dégâts du libéralisme."
Y a-t-il vraiment des enjeux progressistes ?
Christian Jacquiau:
" Bien sûr que oui. Le commerce équitable prône une répartition plus juste
du prix, un nouveau calcul permettant de mieux rétribuer chaque étape de la
filière d'un produit donné, du producteur au consommateur en passant par les
intermédiaires : confectionneurs, transporteurs, mais aussi salariés des
distributeurs. Or aujourd'hui, tout cela tend à être détourné. Il y a une
forte tendance à vouloir surfer sur la culpabilisation du consommateur, à
faire du commerce équitable un engagement à payer un peu plus cher ses
bananes ou son café afin de rémunérer davantage le « PPDS » (petit
producteur défavorisé du Sud), et uniquement lui. Tout cela est alors
orchestré par une structure intermédiaire située dans un pays développé qui
se dit « acteur du commerce équitable ». Cela devient un commerce à part
dans lequel seuls les consommateurs sont appelés à réparer les préjudices
subis par les producteurs du fait des comportements prédateurs des
torréfacteurs et des distributeurs auxquels, curieusement, on ne demande
aucun effort. Le fait de jouer avec la bonne conscience des consommateurs
constitue une perversion majeure..."
Justement, en parlant de déviance, vous révélez que les producteurs les plus
pauvres ne profitent pas du commerce équitable...
Christian Jacquiau:
" Le problème c'est que, pour que leurs produits obtiennent le logo Max
Havelaar, les producteurs des pays du Sud doivent d'abord payer pour être
reconnus pauvres ! Du coup, on exclut ceux qui sont en réelle situation de
détresse et ne peuvent avancer de telles cotisations. Ce mécanisme limite
également l'équitable à ceux qui peuvent s'organiser en coopératives, sur
des sites géographiques de cultures agricoles assez homogènes, abandonnant
le plus souvent leurs cultures vivrières au profit de monocultures
d'exportation situées sur des terrains relativement accessibles permettant
de collecter facilement des volumes importants de marchandises. Enfin, même
quand un producteur est reconnu fournisseur d'équitable, il n'a aucune
assurance sur les volumes qu'il va ainsi écouler : une année 5 % de sa
production, une autre 10 % ou peut-être rien du tout..."
Très concrètement, combien gagne le producteur de café ?
Christian Jacquiau:
" Pas grand-chose. Les chiffres de Max Havelaar par exemple annoncent « 50
millions d'euros de plus pour les petits producteurs ». Au premier abord un
montant énorme, mais qui s'amoindrit lorsqu'on sait que Max Havelaar
revendique un million de bénéficiaires... En moyenne, le surplus qu'un
producteur peut en tirer, comparé au commerce traditionnel, est donc de 50
euros par an. Soit 4 euros par mois. Et encore, il s'agit du prix FOB (free
on board), c'est-à-dire le prix payé sur le port d'embarquement. Le
producteur doit payer toutes les charges en amont : coopératives,
transports, douanes... Il arrive même que certains producteurs équitables
aient un fonctionnement structurellement déficitaire. Lors de débats dans
les médias, les dirigeants de Max Havelaar rétorquent que si l'apport
financier est faible, ils ont quand même contribué à rendre leur dignité aux
petits producteurs... Peut-on s'en contenter et dans quelles mesures est-on
en droit de fixer les critères de mesure de leur « dignité retrouvée » ?
Dans l'état actuel des choses, l'objectif initial qui était de rééquilibrer
les échanges économiques internationaux est un énorme raté. Le commerce
équitable ne joue pas le rôle qu'il s'était assigné : un petit grain de
sable qui devait lutter contre les effets pervers de la mondialisation et
contre la violence des rapports entre le Nord et le Sud."
Vendre dans le système économique actuel un produit 100 % équitable paraît
difficilement réalisable...
Christian Jacquiau:
" C'est pour ça que le commerce équitable constitue selon moi un idéal, un
objectif à atteindre. Il doit devenir la norme. Une enquête du quotidien le
Monde publiée en 2004, parlant de politisation de la consommation, a estimé
les « alterconsommateurs » à 25 % de la population. Au Japon, 20 millions de
personnes sont engagées dans le mouvement des coopératives de consommateurs,
dont font partie les Teikei, inspiratrices des AMAP françaises (associations
pour le maintien d'une agriculture paysanne). Ce sont des exemples de
réseaux informels progressistes. Le rôle du consommateur est essentiel.
Chaque jour, il vote, par ses choix de consommation, pour un modèle de
société. Le commerce équitable ne va pas tout résoudre, mais il permet
d'appréhender les rouages de cette mondialisation qui nous échappe. Il doit
devenir une véritable « exigence politique » de régulation et de
relocalisation des échanges économiques, privilégiant cette « souveraineté
alimentaire » que José Bové revendique « en tant que droit fondamental
inscrit dans les droits sociaux, économiques et culturels ».
Vous n'avez pas peur que les critiques ciblées de votre ouvrage détournent
globalement les consommateurs du commerce équitable ?
Christian Jacquiau:
" C'était un risque à prendre mais je l'ai mesuré et il est limité. Il
fallait lever le voile sur les dérives et les abus commis au nom de
l'équitable, afin de redonner toute sa place à un véritable commerce
équitable. Le concept commence à se vulgariser, d'un autre côté il pèse à
peine 0,00875 % dans les échanges mondiaux. Il est peut-être temps de
s'interroger sur ce dévoiement avec des partenaires aussi peu fréquentables
que Carrefour, Nestlé ou Dagris, car cela risque de tuer l'idée d'en faire
une norme pour tous les rapports marchands. Le but du livre est de tirer le
signal d'alarme. Le moment est venu de faire un état des lieux, de réfléchir
aux orientations actuelles et futures du commerce équitable. Il faut lancer
le débat, s'interroger sans tabou. Ce livre ne se veut pas condamnation ni
critique stérile. Juste un outil de réflexion. Je suis personnellement un
fervent défenseur du commerce équitable, j'en demande plus et mieux, tout au
long des filières, au Nord comme au Sud, dans les relations locales comme
dans les relations internationales."
Entretien réalisé par Christelle Chabaud.
Les Coulisses du commerce équitable, de Christian Jacquiau. Éditions Mille
et une nuits, 22 euros.
(1) Marges arrière : facturations de prestations réelles ou fictives,
exigées par le distributeur au fournisseur après facturation : primes de
référencement, premières marchandises gratuites, financement intégral de
campagnes promotionnelles, mise en valeur de produits en tête de gondoles...
En tout, il a été recensé 500 motifs utilisés par la grande distribution
pour justifier d'avantages supplémentaires, sans contrepartie.
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Et voilà....
J'en ai fini de mes courses....