Journal à l'humeur qui fait des vagues, comme l'océan et ses marées...
La dégradation du débat public:
Quarante années ont passé depuis que la majorité des États-uniens
adoptèrent la télévision comme principale source d’informations. Et sa
domination est maintenant si étendue que virtuellement toute communication
politique a lieu dans le confinement d’un spot de publicité tapageur de 30
secondes, et ce ne sont pas les Federalist Papers.
L’économie politique, soutenue par ces courtes mais coûteuses annonces
télévisées, est aussi différente de la politique animée du premier siècle
des États-Unis que ces politiques étaient différentes du féodalisme qui
prospérait sur l’ignorance des masses de l’âge sombre.
La place restreinte des idées dans le système politique états-unien
d’aujourd’hui a encouragé les efforts de la branche exécutive la conduisant
à croire qu’elle peut et doit contrôler le flux d’informations comme moyen
de contrôler les prises de décisions importantes qui reposent toujours
entre les mains du peuple.
L’administration affirme avec véhémence son pouvoir de maintenir le secret
sur ses agissements. Après tout, si les autres branches ne savent pas ce
qui se passe, elles ne peuvent agir comme contrôle et équilibrage.
Par exemple, lorsque l’administration tentait de persuader le Congrès
d’accepter le programme de prescriptions médicamenteuses Medicare [11]
beaucoup à l’Assemblée et au Sénat ont exprimé leurs inquiétudes au sujet
du coût et de l’agencement de ce programme.
Mais plutôt que de s’engager dans un débat ouvert sur la base de faits
établis, l’administration a tenu des faits secrets et activement empêché le
Congrès d’entendre le témoignage qu’elle voulait obtenir de la part du
principal expert de l’administration qui possédait les informations
montrant en amont du vote qu’en effet les véritables estimations de coût se
situaient bien au-delà des chiffres soumis au Congrès par le président. Qui
plus est le fonctionnement du programme devait s’avérer très différent de
ce qui avait été dit au Congrès.
Au lieu de cela, privé de ces informations et croyant les chiffres erronés
qui lui avaient été présentés, le Congrès approuva le programme – et,
tragiquement, toute l’initiative est maintenant en train de s’effondrer
partout dans le pays ; l’administration a lancé un appel juste ce week-end
demandant aux principales compagnies d’assurance de se porter volontaires
pour le renflouer.
Mais le peuple états-unien, qui a le droit de penser que ses représentants
élus s’enquerront de la vérité, agiront sur la base de connaissances et
auront recours à la raison, a été abandonné.
Pour prendre un autre exemple, des mises en gardes de scientifiques au
sujet des conséquences catastrophiques du réchauffement global débridé
furent censurées par un conseiller politique de la Maison-Blanche n’ayant
aucune formation scientifique de quelque nature que ce soit.
A l’heure actuelle on a ordonné à l’un des experts scientifiques les plus
distingués au monde concernant le réchauffement global, qui travaille à la
NASA, de ne pas parler aux journalistes ; on lui a ordonné de prendre
scrupuleusement note de chaque personne qu’il rencontre de manière à ce que
la branche exécutive puisse suivre et contrôler les connaissances qu’il
échange au sujet du réchauffement global.
Il s’agit d’une crise planétaire. Nous nous devons d’en discuter de manière
sincère et raisonnée.
L’argument de la peur:
Un autre moyen employé par l’administration pour tenter de contrôler le
flux d’informations est le recours constant à la sémantique et à la
politique de la peur de manière à court-circuiter le débat et faire avancer
son agenda sans tenir compte des faits ni de l’intérêt public.
Le président Eisenhower [12] a un jour dit ceci : « Celui qui agit comme si
la protection de la liberté résidait dans la suppression, la suspicion et
la peur confesse une doctrine qui est étrangère aux États-Unis. » La peur
chasse la raison. La peur supprime la politique du discours et ouvre la
voie à la politique de la destruction. Le Juge suprême Brandeis [13]
écrivit un jour « Les hommes craignaient les sorcières et brûlaient des
femmes. »
Les fondateurs de notre pays étaient confrontés à de graves menaces. S’ils
avaient échoué dans leur tentative, ils auraient été pendus comme traîtres.
L’existence même de notre pays était en jeu. Pourtant même dans les griffes
de ces dangers ils insistèrent pour établir l’intégralité de la Bill of
Rights.
Notre Congrès d’aujourd’hui est-il davantage menacé que ne le fut son
prédécesseur lorsque l’armée britannique marchait sur le Capitole ?
Le monde est-il plus dangereux aujourd’hui que lorsque nous faisions face à
un ennemi idéologique armé de dizaines de milliers de missiles nucléaires
prêts à être lancés à tout moment pour annihiler totalement le pays ?
Les États-Unis sont-ils plus en danger maintenant que lorsque nous étions
face au fascisme mondial en marche, lorsque la dernière génération devait
se battre et gagner deux guerres mondiales simultanément ?
Il est tout simplement insultant, vis-à-vis de ceux qui étaient là avant et
ont sacrifié tant pour nous, de prétendre que nous avons plus de raisons
d’être effrayés qu’ils n’en avaient.
Malgré cela ils défendirent loyalement nos libertés et maintenant c’est à
notre tour de faire exactement la même chose.
Nous avons le devoir en tant qu’États-uniens de défendre nos droits de
citoyens non seulement à la vie mais également à la liberté et la poursuite
du bonheur.
Il est donc vital dans les circonstances actuelles de prendre des mesures
immédiates pour préserver notre constitution contre le danger présent posé
par l’accaparement intrusif de la part de la branche exécutive et la
croyance apparente du président qu’il ne doit pas vivre en l’état de droit.
Je reprends à mon compte les mots de Bob Barr lorsqu’il dit, je cite, « Le
président a défié le peuple états-unien de faire quelque chose pour y
remédier. Pour l’honneur de la constitution, j’espère qu’il le fera. »
Cinq propositions pour rétablir la démocratie:
Un procureur spécial devrait être immédiatement nommé par le secrétaire à
la justice pour remédier à ces conflits d’intérêts manifestes qui les
empêchent d’enquêter sur ce qu’ils pensent être de sérieuses infractions à
la loi par le président.
Nous avons eu une récente démonstration de comment une enquête indépendante
menée avec intégrité par un procureur spécial peut redonner confiance en
notre système de justice.
Patrick Fitzgerald [14] n’a, jusqu’à preuve du contraire, montré ni peur ni
enthousiasme à examiner les accusations selon lesquelles la branche
exécutive a enfreint d’autres lois.
Les membres du Congrès démocrates comme républicains devraient soutenir
l’appel bipartisan de la Liberty Coalition à la nomination d’un procureur
spécial pour examiner les questions criminelles soulevées par les écoutes
sans mandat d’États-uniens effectuées par le président. De plus cela
devrait être une question politique dans toutes les campagnes, peu importe
le parti, la section du pays, le parlement du Congrès ou toute personne
s’opposant à la nomination d’un procureur spécial dans cette situation
dangereuse alors que notre constitution encourt des risques.
Secundo, de nouvelles protections pour les donneurs d’alerte [15] devraient
être définies pour les membres de la branche exécutive qui rapportent des
preuves d’abus, particulièrement lorsque cela implique des abus d’autorité
dans des domaines sensibles comme la sécurité nationale.
Troisièmement, les deux parlements du Congrès devraient, bien entendu,
organiser des auditions approfondies et non pas seulement superficielles au
sujet de ces allégations sérieuses d’activités criminelles menées par le
président.
Et ils devraient suivre la piste des indices peu importe là où elle mène.
Quatrièmement, les nouveaux et extensifs pouvoirs demandés par la branche
exécutive dans sa proposition d’étendre et élargir le Patriot Act ne
devraient en aucun cas être accordés à moins et jusqu’à ce qu’il existe des
balises adéquates et applicables pour protéger la constitution ainsi que
les droits du peuple états-unien face au genre d’abus qui ont été révélés
récemment.
Cinquièmement, toute entreprise de télécommunications ayant fourni au
gouvernement l’accès à des informations privées concernant les
communications d’États-uniens sans mandat approprié devrait immédiatement
mettre fin à sa complicité à cette intrusion apparemment illégale dans la
vie privée de citoyens états-uniens.
La liberté de communiquer est un prérequis essentiel pour la recouvrance de
la santé de notre démocratie.
Il est particulièrement important que la liberté de l’Internet soit
protégée contre l’emprise du gouvernement ou les efforts des grands
conglomérats médiatiques visant à le contrôler. L’avenir de notre
démocratie en dépend.
Pour finir, je tiens à dire que, à côté des bonnes raisons de s’inquiéter,
il est des raisons d’espérer.
Là où je me tiens aujourd’hui, je suis empli d’optimisme à l’idée que les
États-Unis puissent être à l’aube d’un âge d’or dans lequel la vitalité de
notre démocratie sera rétablie par le peuple et s’épanouira plus que
jamais. En effet, je le ressens dans cette salle.
Comme le dit un jour le Dr King, peut-être qu’un nouvel esprit s’élève
parmi nous. Si c’est bien le cas, suivons ses mouvements et prions pour que
notre être intérieur soit sensible à sa guidance, car nous avons
cruellement besoin d’un nouveau chemin au-delà de l’obscurité qui semble si
proche autour de nous.
Merci beaucoup.
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Version française établie par le Réseau Voltaire d’après le script de CQ
Transcript Wire. Inter-titres et notes de la rédaction.
Du même auteur :
Requiem pour la constitution (discours du 9 novembre 2003).
Discours de Georgetown (prononcé le 24 juin 2004) (1ere partie, 2ème
partie)
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[1] Le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) a été adopté par le
Congrès en 1978. Comme il le rappelait plus haut, à l’époque Al Gore vota
ce texte. Il s’agissait, après les révélations de la commission
parlementaire Church sur les crimes de la CIA, de fixer un cadre juridique
pour limiter la pratique des écoutes téléphoniques. La loi n’autorise cette
méthode que pour la surveilance d’étrangers suspects d’espionnage. Elle
exclut la surveillance des citoyens états-uniens. En outre, la loi soumet
les écoutes à l’approbation d’une commission composée de onze magistrats
professionnels. Mais, en 2004, l’administration Bush a obtenu un amendement
qui étend l’application de la loi aux « loups solitaires » : désormais,
l’exécutif peut écouter des personnes qu’elle suspecte de projetter des
actes terroristes (même si elles ne sont pas membres d’une organisation
terroriste). Dans ce cas, les magistrats n’ont aucun moyen d’évaluer la
légitimité de la surveillance et ne peuvent s’y opposer.
[2] Le président Gorge W. Bush a nommé le juge Samuel Alito à la Cour
suprême des Etats-Unis. Au moment où est prononcé ce discours, le Sénat
poursuit ses audiences de confirmation. Refusant d’entrer dans des détails
controversés sur l’engagement politique passé du nominé qui font la « une »
des journaux, M. Gore se concentre sur l’essentiel : l’idéologie de Samuel
Alito.
[3] La théorie de l’exécutif unitaire est l’équivalent actuel du
FührerPrinzip. Elle a été diffusée aux États-Unis par la Federalist Society
dont sont membres tous les conseillers juridiques de George W. Bush. Elle
enseigne que le président est l’exécutif et que les pouvoirs législatif et
judiciaires ne peuvent restreindre son action. En conséquence de quoi,
d’une part lui seul a compétence pour juger des litiges entre agences
governementales, d’autre part aucune loi, ni aucun jugement ne peut
s’appliquer à lui. S’appuyant sur cette théorie, le président Bush a
commencé à assortir la signature des lois qu’il promulgue de réserves sur
leur application. Ainsi, a-t-il indiqué en signant la loi McCain
interdisant l’usage de la torture que celle-ci ne pouvait restreindre les
actions entreprises par l’exécutif pour faire face au terrorisme.
[4] John G. Roberts a été nommé président de la Cour suprême des Etats-Unis
par George W. Bush, le 19 juillet 2005. Il a toujours nié avoir milité à la
Federalist Society, bien que son nom ait figuré sur un annuaire interne des
membres de l’association. Il a soutenu la légalité des tribunaux militaires
d’exception dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
[5] L’habeas corpus ad subjiciendum est une procédure, initiée en
Angleterre dès le XIIe siècle et définitivement adoptée au XIVe siècle,
restreignant au maximum la détention provisoire. Elle est la fierté de la
Justice anglo-saxonne et la base de sa conception des Droits de l’homme.
[6] En gras dans le texte remis à la presse.
[7] Robert Byrd, représentant démocrate de la Virginie occidentale, est le
plus ancien parlementaire états-unien en poste et le doyen des
parlementaires. Nos lecteurs ont déjà pris connaissance de sa célèbre
interventions : « La Vérité se révèlera » (Voltaire, 30 mai 2003).
[8] Une Bill of Rights définit les droits concrets de justiciables face aux
institutions. Aux États-Unis, les Pères fondateurs, qui souhaitaient fonder
une forme aristocatique de gouvernement, refusèrent d’en rédiger une et de
l’inclure dans la Constitution. Mais le Premier Congrès en imposa une sous
la forme de dix amendements.
[9] Le lobbyist Jack Abramoff s’était rendu célébre dans les années 80 en
défendant auprès des parlementaires le régime d’apartheid d’Afrique du Sud.
Par la suite, il devint l’un des responsables du Parti républicain et le
lobbyiste le plus influent de Washington. Mis en cause dans plusieurs
affaires de corruption, il a plaidé coupable les 3 et 4 janvier 2006. Les
poursuites judiciaires sont l’occasion d’un grand déballage mettant à jour
l’ampleur de la corruption au Congrès. Il se pourrait cependant que l’on
s’en tienne aux poursuites actuelles car M. Abramoff semble avoir été en
contact avec plusieurs des personnes accusées par le FBI d’avoir détourné
des avions et commis des attentats le 11 septembre 2001 et nul ne souhaite
savoir ce qui le liait aux présumés terroristes.
[10] Les Federalit Papers sont une compilation d’articles de James Madison,
Alexander Hamilton et John Jay expliquant leur projet constitutionnel. Ils
servent de référence pour l’interprétation de la Constitution des
États-Unis.
[11] Medicare est un programme d’assurance-santé pour les veillards et les
handicapés. Lire notre article « Le modèle bushien d’assurance sociale »
par Paul Labarique, Voltaire, 23 mai 2004.
[12] Le général Dwight Eisenhower fut commandant suprême des forces alliées
en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, puis 34e président des
États-Unis (1953-1961). Bien que républicain, il tenta de limiter la chasse
aux sorcières du sénateur McCarthy et le bellicisme du complexe
militaro-industriel.
[13] Louis Brandeis fut le fondateur du mouvement sioniste aux Etats-Unis.
Il fut nommé juge à la Cour suprême par Woodrow Wilson, en 1916. Il rendit
une jurisprudence très progressiste, notamment en ce qui concerne le
respect de la vie privée et la supériorité de la loi sur les contrats
privés.
[14] Déjà célèbre pour pursuivre le magnat de la presse Lord Conrad Black,
le procureur Patrick J. Fitzgerald enquête actuellement sur l’affaire
Palme. Il n’a pas hésité à mettre en accusation Lewis Libby, le chef de
cabinet du vice-président Cheney, et poursuit des investigations sur la
possible responsabilité de Karl Rove, le conseiller politique du président
Bush.
[15] Les donneurs d’alerte sont les fonctionnaires qui violent
délibéremment le secret auquel ils sont astreint pour révéler des
illégalités commises par leur hiérarchie, sur le modèle de Daniel Ellsberg
transmettant à la presse les Pentagon Papers révélant les mensonges qui
conduisirent à la guerre du Vietnam.
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Et voilà...
Bonne et épaisse neige en attendant...
Que cette "couverture" vous laisse le temps de réfléchir au temps qui passe
et de vous apercevoir qu'au fond, rien n'est jamais perdu...
PS: Al GORE aurait dû, au nombre de voix, être élu président des USA en lieu
et place du crétin obscurantiste BUSH...